UN JOYAU QUI A PRIS DEUX MILLIONS DE SIECLES !

Le texte ci-dessous a été écrit et prononcé par Yves Garric, journaliste et écrivain, lors de la réunion publique du 18 juin 2010. Il nous retrace l’origine géologique et l’histoire de la cascade de Salles la source et nous invite à se mobiliser pour la protéger :

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« Accordons-nous ce soir le temps d’un rêve.

Celui de revoir Salles-la-Source tel que ce site fut il y a moins d’un siècle encore. La chanson de l’eau courait dans tout le village. La rivière souterraine ne se heurtait pas à un mur au moment de jaillir du Causse. La source de La Gachette n’était pas tarie. Du Trou Marrit l’onde pouvait surgir. Et la cascade menait sa vie de cascade, paisible ou violente, au rythme des précipitations sur le Comtal, mais toujours vive et vivante.

Un instant, écoutons le refrain des roues à aubes qui tournent du haut en bas du village. Celles des moulins à farine ou à huile. Les plus anciens d’entre nous se souviennent de l’immense roue qui subsistait dans les années cinquante encore, avec un bief, tout en haut du bourg. Ils se rappellent aussi la scierie Revel. Et la retenue qui alimentait la filature ne faisait qu’ajouter à ce grand concert de l’eau dont elle n’altérait pas l’harmonie.

Tout cet ensemble hydrographique, aujourd’hui quasiment tari, faisait de Salles-la-Source un véritable livre d’images perché dont on n’ose pas imaginer la valeur qu’il représenterait aujourd’hui. Il en reste tout de même quelques pages superbes. Saurons-nous les préserver ?

Mais continuons un moment notre rêve. Et pour bien nous pénétrer de la valeur de ce  joyau incomparable que nous a légué la Nature avec le site de Salles-la-Source, remontons le cours des  temps géologiques. Entendons murmurer la mer qui, il y a 180 millions d’années, recouvrait notre région, faisant communiquer, à travers ce qu’on appelle le Golfe des Causses et plus particulièrement le Détroit de Rodez cher aux géologues, la Mésogée et la Thétys, deux océans antiques. C’est là, au fond de la mer, que tout commence. Il s’agit d’une mer peu profonde, un genre de lagon aux couleurs tropicales, avec sur le rivage des ancêtres de palmiers et, s’ébattant sur le sable ou la vase, des reptiles plus ou moins amphibiens. Les alluvions charriées parfois de fort loin par des fleuves impétueux – jusque de l’actuelle Russie en certaines zones des Grands Causses – se sont déposées au fond de cette mer. Ainsi que le sable, grain après grain ; et des coquillages, et des squelettes de poissons dont nous retrouvons couramment  aujourd’hui la trace fossilisée en bêchant nos jardins ou en travaillant nos vignes. Tout ces sédiments vont s’agglomérer sous l’effet de leur propre poids comme par d’autres phénomènes.

Et puis, il y a soixante millions d’années, va débuter la seconde tranche de ce titanesque chantier. Cette couche sous-marine de sédiments de plusieurs centaines de mètres d’épaisseur qui s’est constituée va lentement remonter de la mer. Ce sont les Alpes et les Pyrénées en train de naître qui vont servir de cric. Leur poussée crée de colossaux mouvements de terrains qui font, donc, surgir de l’eau nos actuels causses.

La troisième tranche du chantier a été entreprise il y  a six millions d’années, autant dire hier à l’échelon des temps géologiques. Sur nos causses fissurés comme des coquilles de noix sous l’effet des pressions qu’ils ont subies, les eaux de pluie vont s’en donner à cœur joie pour mener leur travail de sculpture. En surface, bien sûr. Mais plus encore sous terre. Elles creuseront gorges et canyons comme les Gorges du Tarn ou le canyon de Bozouls ou notre vallée, ici ; elles forent des avens ; elles se ménagent des rivières souterraines comme celle qui jaillit de la falaise de Salles-la-Source. Ces eaux déposent sur les mousses et la végétation le carbonate (le calcaire) dont elles se sont chargées durant leur parcours souterrain. Se forme ainsi cette roche qu’on appelle tuf ou travertin. Elle peut donner de colossales terrasses comme celles sur lesquelles s’étage le village de Salles-la-Source. L’une d’elles sert de tremplin à notre cascade pour un final en apothéose.

Le chantier aura au total duré près de deux cents millions d’années. La cascade de Salles-la-Source peut ainsi légitimement nous dire : « Du haut de mon exutoire, deux millions de siècles vous contemplent ! »

Mais encore faudrait-il lui laisser la parole, ne pas étouffer sa voix et sa chanson dans la conduite forcée d’une micro-centrale électrique.

Toute la question est là et c’est tout le but, n’est-ce pas, de notre actuelle mobilisation.

Avant que le débat commence, je voudrais encore prolonger le rêve. Imaginons, imaginons que par le coup de baguette magique de quelque bonne fée notre cascade se remette subitement à couler vraiment ; que les visiteurs ne doivent pas se contenter, quand ils arrivent ici appâtés par les photos des dépliants touristiques, d’un maigre filet d’eau, d’un « pissadou » qui évoque tout sauf une cascade… Le village subitement autorisé à fonder sa communication sur cette cascade qui lui donne son nom dont il est de nouveau fier voit son dynamisme boosté. Des boutiques s’ouvrent, des artistes, des artisans créateurs se bousculent pour investir un Salles-la-Source classé dans le peloton de tête des « Plus beaux villages de France ». Toute une animation se met en place. Le circuit des cascades – celle de Salles-la-Source et celle de La Roque, près de Saint-Austremoine –  draine de plus en plus de marcheurs à qui on propose un tourisme intelligent, avec  halte en passant devant ces merveilles romanes que sont l’église de Salles-la-Source où celle du Bourg où Gérard Durand ne sait plus où donner de la voix pour faire face à l’afflux de visiteurs. Sans parler des crochets possibles vers les dolmens de la région. Ni du kiosque que les vignerons du mançois ne manquent pas de mettre en place pour faire déguster leurs crus. Bref, c’est toute la grande région qui profite de l’aubaine.

Tourisme et économie à part, rêvons simplement de notre propre joie à voir et entendre de nouveau notre cascade ; à nous pénétrer de ses embruns et de son énergie… Faisons-nous ce cadeau parce que nous le valons bien comme on dirait dans un spot de la télé.

Faisons-le aussi à nos enfants, à nos petits enfants, à toutes les générations qui vont nous suivre, alors même que la nature n’en finit pas de reculer devant le bitume et le béton. Que diraient-ils, nos descendants, s’ils devaient en être réduits, comme nous l’avons si longtemps été, à soupirer « comme c’est dommage ! » chaque fois, en passant devant la cascade éteinte ? Nous pardonneraient-ils de n’avoir pas agi tant qu’il en était encore temps ?

Qu’on ne nous rétorque pas « droits d’usage » ou « droits fondés en titre » pour reprendre la terminologie juridique. Il n’y a rien de commun entre ces droits d’usage qui, se perdant dans la nuit des temps, permettaient de faire tourner la meule d’un moulin, une scie  ou la mécanique d’une filature et un détournement industriel de l’eau sur une micro-centrale électrique. Il y a des insultes à la Nature qu’on n’a pas le droit de commettre et qu’on ne peut pas laisser durer. Les merveilles que la géologie a si patiemment façonnées sont pour tous les regards. Elles ne peuvent être mises sous le boisseau pour l’intérêt privé de quelques actionnaires.  Au nom de la simple loi du bons sens, du respect de la beauté et des égards dus à la nécessité de s’émerveiller des hommes, exigeons que, d’une manière ou d’une autre, la cascade de Salles-la-Source puisse prochainement se remettre à couler. Toute proportion gardée vis-à-vis des grands événements de l’Histoire, que ce tout symbolique 18 juin marque le point de départ de notre résistance pour la sauvegarde de ressources naturelles qui sont notre richesse commune. Tous ensemble ce soir, lançons notre appel du 18 juin pour la cascade de Salles-la-Source. Nous nous devons encore plus de la préserver pour nos enfants.

Il n’y aura pas de fée pour donner le coup de baguette magique qui réalisera notre rêve. Nous devons nous prendre par la main. Et c’est maintenant ou jamais, avec très peu de temps pour nous retourner. C’est tous ensemble que nous la ferons couler, notre cascade !

Ensemble, ranimons la cascade de Salles-la-Source ! »

 

 

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