La fée des eaux, récit d’une excursion aux cascades de Salles-la-Source en 1905

« Une excursion dans la vallée de Salles-la-Source pour jeudi vous séduirait-elle ? » demanda Mme Larsac à Mme Fériel.

L’anecdote forme un chapitre du roman « Les deux voies » sur les mariages arrangés et les amours déçues de deux jeunes femmes de la vieille bourgeoisie « élégante et cultivée » du causse Comtal. Ce roman est paru en plusieurs épisodes, dans la revue « le Mois littéraire et pittoresque » du deuxième semestre de 1905. Madame Brianne est la veuve, d’environ 45 ans, d’un riche industriel, « comblée par la nature et la fortune » qui va marier sa fille Raymonde au marquis de Solsac et sa nièce Madeleine, fille d’un officier mort à la guerre, qu’elle a élevée également, à un jeune avocat, Georges Bolès…

Outre quelques belles descriptions du causse Comtal ou de la vallée du Crou, l’intérêt de ce roman est surtout dans le  chapitre VII de la première partie, intitulé « Salles-la-Source », pour la description assez précise du village en 1905, c’est-à-dire avant la première usine électrique de 1906 et, bien sûr, avant la seconde de 1932 qui va assécher pour 85 ans l’ensemble de ses ruisseaux et cascades qui faisaient jusqu’alors sa célébrité, et notamment la grande cascade surnommée ici la « fée des eaux » :gare-de-salles-la-source

L’on s’embarque donc ce matin là, qui en voiture à cheval, qui dans la toute neuve automobile, qui encore à bicyclette, pour aller faire découvrir Salles-la-Source à quelques amis dont les Larsac, les d’Espeyroux et la baronne  de Fériels qui vient d’arriver de Paris par le train. Après avoir passé la gare de Salles-la-Source, Madame Brianne et Madame d’Espeyroux arrivent dans la vallée du Fabby :

« La mère de Raymonde restait  étrangère au charme de cette promenade matinale.  Elle avait quelque peine à s’arracher à ses préoccupations pour se mêler à la conversation de ses  voisines. Cessant tout effort, elle avait fini par s’isoler dans ses pensées lorsque, Mme d’Espeyroux lui  touchant le bras, elle tressaillit.

— Voyez, que c’est beau !

Du doigt elle montrait la vallée qui, en cet endroit, remplie d’ombre, offrait l’aspect le plus  étrange. Etroitement enserrée par de bizarres rochers aux formes fantastiques, elle semblait  infiniment profonde. Ces immenses blocs qui surplombaient la route donnaient une sensation  d’effroi.

— Je suis passée ici bien souvent, disait Mme d’Espeyroux, je n’ai jamais pu me lasser de  ce spectacle. Il est merveilleux !

Elles arrivaient à un endroit où deux immenses rocs superposés s’avançaient majestueusement,  donnant l’illusion complète d’une chaire de cathédrale; ils sont célèbres à dix lieues à la ronde.entree-vallee-salles-la-source0002

— Ne sentez-vous pas la fraîcheur ? dit affectueusement Mme Brianne à ses compagnes.

Elles secouèrent la tête négativement, absorbées par la beauté des choses. Des frênes, des peupliers bordaient la route.
Au-dessous, le ruisseau serpentait sous la voûte obscure de grands aulnes recouverts de clématite.  Elle s’attachait au tronc de l’arbre, montait, l’enlaçant si étroitement qu’il semblait prisonnier  sous le manteau fleuri d’étoiles. Tout en haut, elle enchevêtrait, d’un arbre à l’autre, ses gracieuses guirlandes, formant un berceau aérien  d’un effet inattendu. Puis des ronces, encore des ronces, laissant pendre de lourdes grappes noires.

La route faisait un coude. Maintenant, à gauche, des bois profonds et nombreux attiraient  l’œil ravi. Il ne pouvait se détacher d’eux que pour remonter encore vers les rochers qui, vus de  plus près, semblaient effrayants. Un lierre épais et vigoureux s’agrippait à leurs parois, les habillant d’une sombre verdure.

— Que c’est beau ! Que c’est beau !

— Plus doucement, Joseph ; laissez-nous le temps d’admirer.vue-de-falaise-salles-la-source

Encore quelques détours, et la Vallée s’ouvre plus profonde et plus large, découvrant brusquement un lumineux panorama. A gauche, toujours des bois dévalant jusqu’aux prairies qui bordent le ruisseau. A droite, aussi  loin que l’œil puisse atteindre, les pentes, plus douces, couvertes de vignes en terrasse avec, au  premier plan, la falaise rocheuse en forme de cirque au pied de laquelle se blottit le pittoresque  village de Salles-la-Source.

— Je ne vois pas trace d’autos, s’écria Mme Brianne ; où peuvent-ils être ?

L’esprit délié de Mme Larsac eut tôt fait de deviner.

— Je vois cela d’ici : très en avance sur nous, ils auront poussé leur promenade jusqu’à Cougousse ou même jusqu’à Marcillac.

— Cela est certain. Que faire en attendant ?

— Nous allons descendre au bord du ruisseau, à l’endroit indiqué pour notre rendez-vous. Joseph  va pousser jusqu’au bourg dételer ses chevaux et reviendra aussitôt procéder aux préparatifs du repas.

Se tournant vers le domestique :

— Vous avez entendu, n’est-ce pas ? Hâtez-vous, car ces Messieurs ne tarderont pas à arriver.

Sur de grosses pierres moussues formant des sièges très acceptables, elles s’installèrent. Un  quart d’heure à peine s’était écoulé qu’elles virent poindre les autos gravissant la côte dans  un tourbillon de poussière. En avant, quatre bicyclistes qui furent bientôt auprès d’elles.

les-roches-de-tufPierre Larsac, descendu le premier, se hâta.

— Nous ne sommes pas trop en retard ?

Et il présenta:

— Jacques et Pierre Morenne, mes meilleurs amis ; M. le vicomte d’Avelines.

Sans qu’elle sût pourquoi, Mme Brianne eut une impression de malaise lorsque ce grand jeune homme à l’air indolent s’inclina devant elle. Ce souvenir devait lui revenir plus tard.

— Vous n’êtes pas un inconnu pour moi, Monsieur, dit-elle en lui tendant la main ; mes enfants m’ont déjà parlé de vous, et puis vous êtes, je crois, petit cousin de la baronne Fériels ?

— Oui, Madame, et j’ai pour ma cousine la plus franche amitié.

—- Elle me disait cela l’autre jour. Comment trouvez-vous ce pays, Messieurs ?

— Admirable, Madame, répondirent-ils.

Numériser0003D’Avelines ajouta :

— Elisée Reclus proclame le village de Salles-la-Source l’un des sites les plus remarquables de France.

Les machines haletaient au bord de la route. Les uns après les autres, les excursionnistes arrivaient auprès de ces dames. Les joues en feu,  l’air animé, les yeux brillants du plaisir de la course, ils parlaient tous à la fois.

— Elle est raide, cette côte !

— Un casse-cou !

— Si un frein venait à craquer, quelle dégringolade !

Et les rires de s’envoler, clairs et légers comme une nuée de pinsons.

— On va dîner dans cette oasis ? demanda  Colette. J’ai une faim, je ne vous dis que ça.

— Moi aussi ! dit Odette, se précipitant vers Joseph qui faisait les premiers apprêts.

Chacun s’installa à sa façon, les sympathies se groupèrent. Mme Brianne observait d’Avelines.  Elle le vit se rapprocher adroitement de sa fille et négligemment s’installer auprès d’elle. Un  léger soupçon se fit jour en son esprit.

Son instinct maternel ne la trompait pas. Qu’eut-elle dit si elle avait été témoin du trouble de sa fille une heure auparavant !

Lorsque Raymonde, tout au fond de la vallée, avait aperçu cette haute silhouette, elle n’avait pas hésité un instant.

— Lui ! C’est lui ! s’était-elle dit pendant qu’elle comprimait les battements de son cœur et que son épaisse voilette dissimulait la pâleur de son visage.

Lorsque l’auto avait stoppé en face des bicyclistes, elle était demeurée sans voix, saisie, presque impressionnée par le concours de circonstances qui avait conduit là, auprès d’elle, cet homme au moment précis où elle faisait des efforts vrais pour chasser jusqu’à son souvenir.

Descendue avec les dames d’Espeyroux et Larsac qui désiraient cueillir une brassée de clématites, le vicomte s’était approché d’elle :

— Je ne puis vous dire combien je suis heureux

La jeune femme l’avait interrompu :

— Je ne m’attendais guère, je l’avoue, au plaisir de cette rencontre ; elle est si imprévue !

Max l’avait regardée fixement, puis :

— La croyez-vous vraiment si imprévue ?

Et, baissant la voix, il avait ajouté d’un accent singulier, cherchant à réveiller un souvenir :

— Je ne pouvais plus vivre sans vous.

Raymonde était impuissante à analyser la sensation qu’elle éprouvait pendant qu’il murmurait ces seules paroles, mais maintenant, ce qu’elle ressentait, elle le savait bien, c’était une joie  violente qui lui faisait mal.

Les convives s’étaient rapprochés ; la voix de Colette dominait :

— Max, c’est vous qui aviez demandé qu’on nous taise votre arrivée ? J’ai été ahurie lorsque je  vous ai aperçu.

—- Je n’ai rien demandé du tout. Pourtant je suis flatté de vous avoir procuré une surprise.

— Ah ! pour cela oui, c’en est une, de surprise ; lorsque je vous ai vu planté près de ce rocher,  j’ai cru être le jouet d’une illusion.

— Vous avez cru à quelque méchant génie sorti des entrailles de la terre ?

— Ma foi, je n’en sais rien ; j’ai été baba, v’là tout.

M. d’Espeyroux proclama :

— Plus on est de fous, plus on rit. Je suis charmé, Monsieur, d’avoir fait votre connaissance  et de vous présenter notre belle vallée. Avouez qu’elle est plus agréable en ce moment que votre boulevard des Italiens.eglise-du-bourg

— J’en conviens sans peine. Lorsque Mme Larsac — il s’inclina du côté de celle-ci — m’a si aimablement invité à accompagner mes amis Morenne,  j’ai été ravi. J’allais partir pour la Suisse, mais vraiment, je n’ai pas perdu au change, ou plutôt j’ai beaucoup gagné : je suis si touché, Madame, de votre gracieuse hospitalité !

— Et nous sommes très heureux de vous avoir, Monsieur, dit gracieusement l’interpellée.

— Allons voir les cascades, proposa-t-on de plusieurs côtés.

Les jeunes gens, vite debout, aidèrent les dames à quitter leurs sièges rustiques. Avant d’abandonner le fond de la vallée, la caravane divisée en petits groupes parcourut la partie basse de Salles-la-Source. Le torrent qui descend des cascades supérieures fait un cercle d’écume au petit bourg qui se serre auprès de la vieille église du XVe siècle, aussi noire, aussi pauvre que les sombres masures qui l’entourent. Le contraste est saisissant entre la vétusté de ces maisons délabrées et
l’impétuosité des eaux qui, depuis des siècles, en mordent furieusement les assises.

Pendant que, pressés de remonter vers les cascades, les touristes prenaient à gauche le chemin carrossable qui les avait conduits dans le bas-fond, la comtesse de Solsac, désireuse de solitude, prit une autre direction.

chateau-du-bourgLaissant à droite la lourde masse du château flanqué de tourelles qui domine le bourg, elle s’engagea dans un sentier conduisant au pied de l’immense bloc rocheux qui supporte la partie du village construite à mi-hauteur, des deux côtés de la route.

Du haut des parois excavées et rongées par les eaux, une végétation folle lance dans le vide un splendide rideau de verdure et projette une ombre froide sur les bords du petit lac qu’alimente, dans le fond, un des mille ruisselets qui descendent de la source.

Il était environ 2 heures. Pendant que le soleil dardait partout ses implacables rayons, la jeune femme goûtait la fraîcheur et admirait le charme sauvage de cette retraite solitaire dont la paix  n’est troublée que par le fracas du torrent voisin.  L’eau reflétait si nettement les images des choses que le désir vint à Raymonde de s’y voir : elle aussi, elle se pencha, mais aussitôt poussa un cri d’effroi.
les-deux-voies-cascade

Le miroir sombre reflétait un second visage qui touchait presque le sien. Max était près d’elle.

— Vous m’avez fait peur !

Il dit alors doucement :

— Vous m’en voulez?

Elle haussa imperceptiblement les épaules :

— Pourquoi ?

Un moment, tous deux restèrent silencieux. Les yeux baissés, la poitrine légèrement oppressée, elle attendait qu’il parlât, mais lui continuait à se taire.

En ce lieu écarté, dans l’ombre où ils se trouvaient, elle s’effraya.

— Partons, dit-elle; on va remarquer notre absence.

Elle s’engagea dans le sentier qui mène à la route, docilement il la suivit. Sous le soleil accablant, la montée lui était rendue plus pénible par les sentiments multiples qui luttaient en son âme. La présence du jeune homme lui était douce et amère à la fois. Tout le passé remontait à sa mémoire et, avec lui, revenaient les tentations mauvaises et les perplexités.

Au moment de rejoindre leurs amis, il lui demanda, suppliant :

— Dois-je repartir?

— A quoi bon, répondit-elle, je ne sais !

— Voici les retardataires.

— Dépêchez-vous : nous n’arriverons jamais !

— Vous m’en voulez ? demanda Max.

Raymonde s’excusa :

— Il fait si chaud ! j’ai failli renoncer à vous suivre. Vous savez, dit-elle à sa mère, combien la chaleur m’éprouve.

— C’est vrai, répondit Mme Brianne, secrètement alarmée de la pâleur de sa fille.

Depuis le bas de la vallée, le village de Salles-la-Source grimpe en s’échelonnant par étages successifs jusqu’au pied des hautes falaises qui soutiennent le plateau du Causse.

 Numériser0006La source jaillit en bouillonnant du flanc de ces escarpements calcaires creusés en forme de cirque. Ses eaux pétrifiantes ont formé, au cours des âges, un plateau de tuf sur lequel s’est nichée la portion principale du coquet village. De cette terrasse où elles se divisent, les eaux se précipitent en cascades, saupoudrant l’air de gouttelettes diaprées. Dans l’épaisseur du tuf, une  grotte s’ouvre en un vaste cintre, comme un porche géant, du haut duquel une des branches de la source bondit dans le vide pour tomber avec fracas dans une cuvette qu’elle creuse sans relâche en avant de l’ouverture de la grotte.

Les plus intrépides de la bande joyeuse s’aventurèrent à contourner les bords de ce lac minuscule et agité. On se divertissait des éclaboussements qui mouillaient les toilettes, et les rires sonnaient clair au milieu du tumulte des eaux.

On poussa jusqu’à la grotte pour se mettre à l’abri, mais il fallut quelque hardiesse pour braver le rideau de grosses perles humides qui, filtrant des mousses de l’arête rocheuse, tombaient dru sur le seuil dont elles défendaient l’entrée.

Quand on y eut pénétré, ce fut un nouveau mécompte et, partant, de nouveaux rires. Les stalactites de la voûte pleuraient lentement des larmes chargées de concrétions calcaires.

La folle baronne remplissait la grotte de son ramage. Peu soucieuse de sa toilette, elle furetait partout curieusement. Restée la dernière, elle ouvrit tout à coup son ombrelle et se campant à l’entrée sous la pluie serrée des gouttes :

— Messieurs, dit-elle, je vous présente la fée des eaux !

Des clameurs la saluèrent. »

————————–

Le monde littéraire et pittoresque – juillet-décembre 1905

mois-litteraire-et-pittoresque-1905

Début du roman « Les deux voies » de D.M. Lacombe, page 50

Suite pages : 173, 303, 426, 554, 686

Articles illustré de cartes postales anciennes et de deux gravures du roman signées de Eugène Damblanc, dit Damblas

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *