Jérôme Chiotti : « dès qu’on gratte et que ça dérange, on a ensuite à en payer les conséquences »

« En haut lieu, on m’a dit : « on va tout mettre à plat et assainir le sport de haut niveau ». ça m’avait donné de l’espoir. Quand j’ai repris les courses après mes révélations, j’ai vu que toute le monde recommençait à se doper. Tous ces discours n’étaient qu’une vaste fumisterie… »

Le millavois Jérôme Chiotti est sans doute le premier cycliste à avoir reconnu librement, dès avril 2000, s’être dopé, stoppant net de ce fait une déjà brillante carrière. Il est venu témoigner de son parcours à Salles-la-Source, ce 20 avril, à l’invitation de « Ranimons la cascade ! ». Intervention précisons-le totalement gratuite, contrairement à ce que de mauvais langues ont laissé entendre sur les réseaux sociaux… Une soirée passionnante sur un sujet important et trop peu abordé et un auditoire attentif :

Dans l’assistance, les passionnés de cyclisme et de sport ont suivi avec intérêt les récits de ce lanceur d’alerte qui cherche à informer le plus de monde possible sur ce fléau.

Les défenseurs de la cascade ont aussi fait provision de quelques phrases fortes qui concernent tous ceux qui s’attaquent à des faits qui dérangent et veulent briser l’omerta. Dans le dopage comme à Salles-la-Source, la dénonciation de la fraude choque -semble-t-il- bien plus certains que la fraude elle-même !

Au total, deux combats bien distincts mais qui rassemblent des personnes aux valeurs communes : dénoncer la triche et la complaisance des pouvoirs publics à son égard, ne pas se résigner, oser dire les choses telles qu’elles sont, se battre pour le bien commun, s’opposer au pouvoir de l’argent… et s’il le faut payer le prix de son honnêteté.

« Je me croyais le roi du monde »

Comment commence-t-on à se doper ? Je savais bien un peu qu’il pouvait y avoir de séquelles. Mais des « monuments du cyclisme » comme Marc Madiot que j’admirais m’ont dit « On a tous fait ça. Si tu veux faire du haut niveau, il te faut en passer par là ». Je le recevais comme une marque de confiance…

Est-ce que le dopage apporte vraiment quelque chose ? Oui bien sûr…Les corticoïdes, les amphétamines, l’EPO apportent énormément et encore plus quand on les associe : ça donne une très grande confiance en soi, ça permet de s’entraîner plus longtemps, de récupérer plus vite, de développer ses muscles, ses globules rouges, ça donne très vite de très bons résultats. « Je me croyais le roi du monde ».

J’ai été contrôle au moins 60 fois, peut-être 100. je n’ai jamais été « positif ». Pourquoi ? La médecine du dopage a développé un très haut niveau de précision dans les analyses. On sait que tel corticoïde n’est plus décelable dans le sang au bout de 27 h. on peut donc en prendre en préparant la course jusqu’à 27 h avant le départ, etc.

« On te fera payer tes actes »

L’équipe FESTINA s’était débarrassée de moi en 1997 et c’est l’année suivant qu’elle s’est fait prendre lors du tour de France de 1998.

La décision d’en parler et d’arrêter à mûri peu à peu. Au début, ça a été discret, un article dans « Vélo vert ». C’était un sujet un peu tabou… Puis un journaliste est venu me voir. Il m’a dit : « je peux l’écrire ? ». Je lui ai dit « oui ». Je l’ai fait avec beaucoup de naïveté. Je pensais que tout le monde savait… Tout d’un coup, la machine médiatique s’est emballée…

Ce choix m’a coûté cher : j’ai interrompu ma carrière. Je n’ai pas participé aux Jeux Olympiques de Sydney, pour lesquels j’étais sélectionné. On a suspendu mon contrat pour lequel il me restait un an et demi, car dans les contrats sportifs, reconnaître s’être dopé est une faute grave… J’ai perdu d’un coup tous mes revenus. J’ai eu des traversées du désert importantes. Mais je suis persuadé d’avoir fait le bon choix. Et d’avoir avoué publiquement m’a empêché de retombé dans le « milieu ».

En haut lieu, on m’a dit : « on va tout mettre à plat et assainir le sport de haut niveau ». ça m’avait donné de l’espoir. Quand j’ai repris les courses après mes révélations, j’ai vu que toute le monde recommençait à se doper. Tous ces discours n’étaient qu’une vaste fumisterie…

Après que j’ai parlé, Daniel Baal, le président de la Fédération Française de Cyclisme m’a dit « On te fera payer tes actes ». dans les courses, je me faisais insulter : « Qu’est-e qu’il fait là, le dopé » (alors que tous l’étaient…). Quand je suis revenu dans le peloton, on me disait : « tu ne finiras pas la course », « tu finiras dans le fossé ». Il y avait une méchanceté gratuite. Dès qu’on gratte et que ça dérange, on a ensuite à en payer les conséquences… La « solidarité » n’existe pas en ce domaine entre coureurs.

« Peu de choses ont changé mais les pouvoirs publics se taisent »

Jérôme Chiotti interrogé par Yves Garric

Aujourd’hui encore – je me suis mis dans l’athlétisme – quand je cours le marathon de Paris, c’est moi qu’on tire au sort, parmi des milliers de personnes pour les tests anti-dopage. Il faut dire que les organisateurs sont le groupe Amaury qui est aussi celui du Tour de France. Ils ne m’aiment pas…

Après avoir parlé, j’ai été reçu par la secrétaire d’état au sport et j’ai un peu espéré pouvoir travaillé contre le dopage. Mais on ne m’a fait aucune propositions dans ce sens. Après avoir vécu avec un haut train de vie, j’ai tenté une expérience dans la restauration, je suis aujourd’hui préparateur de commandes…

Dans le sport de haut niveau aujourd’hui, quasiment tous ont trempé dans des affaires de dopage. Et l’actualité me donne raison tous les jours. Je suis certain -même si je n’en ai pas les preuves- que pas un cycliste n’a gagné le tour de France sans s’être dopé. J’ai « l’œil avisé » : en voyant la musculature d’un sportif, en voyant sa manière de pédaler, en voyant des progression phénoménales et très rapides de certains, des coureurs qui pédalent plus vite qu’Eddy Merks, « le coureur du siècle », je vois de suite quand ce n’est pas possible humainement… Il cite, à titre d’exemples, quelques noms bien connus qui ont tous trempé dans le dopage : Bernard Hinault, Jeannie Longo, Lance Armstrong…

On trouve ça un peu dans tous les sports : football, rugby, tennis… et même aux derniers JO dans une épreuve de curling ! Plus il y a d’argent en jeu et plus il y a de dopage. Il y a tout un système autour du sport qui rapporte beaucoup. Même Festina n’a rien perdu après l’affaire et tout le monde connaît maintenant les montres Festina. Et les pouvoirs publics se taisent… Il y a même un contradiction entre un volonté affichée de vouloir stopper le dopage et de vouloir en même temps être une grande puissance sportive mondiale.

L’État français a fait stopper les contrôles sur l’équipe de France de football en 1998…

Dans les mains du « docteur Mabuse »

Les amateurs s’y mettent aussi, mais de façon plus individuelle et bricolée. Ils sont livrés à eux-mêmes. Ils cherchent dans les livres, commandent sur Internet. C’est un vrai problème de santé publique. Seuls se font prendre ceux qui sont trop gourmands… Beaucoup veulent essayer de monter chez les professionnels. C’est le passage obligé. S’ils végètent quelques années sans résultats, ils se font tenter ; D’autres choisissent de gagner leur vie dans le sport amateur en se dopant.

Coût des produits : dans l’équipe Festina, il y a avait une caisse noire où était versée un pourcentage de nos gains. Cela servait à financer l dopage. J’ai connu le fameux « docteur Mabuse »

Ses tarif montaient en fonction des résultats du sportif. ; Quand je suis devenu champion de France grâce à ses soins, il m’a dit « maintenant ce sera 10000 F. Et si tu deviens champion du monde, ce sera 50000 F »

Séquelles : pour moi, elles sont surtout psychologiques. Le dopage crée un effet euphorisant. « Je me croyais le roi de monde ». Après, c’est plus dur. C’est un peu comme aujourd’hui la télé-réalité.

Pour d’autres, c’est la santé physique. Il meurt régulièrement de jeunes sportifs d’arrêts cardiaques, alors qu’ils sont sous surveillance médicale permanente. Il y a un pourcentage très importants de cancers des testicules chez les sportifs (voir Laurent Fignon). On voit mourir jeunes les uns après les autres d’anciens gagnants du tour de France. Le docteur Mondenard recense toutes ces situations.

Avant 1998, on en parlait assez librement entre nous. Après ça a été plus discret

L’affaire Festina a quand même été un tournant, un détonateur. Quand l’affaire a éclaté, les coureurs disaient : « Bruno Roussel (le directeur) va téléphoner à Jacques Chirac et ça va s’arranger ». C’est quand même mieux de faire du sport de haut niveau aujourd’hui que dans les années 1980 à 2010. Il y a plutôt moins de produits et plus de contrôles. Avant 1998, on en parlait assez librement entre nous. Après ça a été plus discret. Et les journalistes sont plus à l’affût.

Il y a aussi des pratiques de genre « tout ce qui n’est pas interdit est autorisé »

La triche « technique » est plus récente. Ça date d’environ 2010. Le plus flagrant, c’est Cancellara. Mais je suis persuadé qu’Amstrong était en avance… ça coût cher : une paire de roues coûterait 100 000 €…

Accoutumance : oui au sens on on devient addict, on attend sa dose mais à la différence de certaines drogues, j’ai pu arrêter sans difficulté du jour au lendemain à partir du moment où je l’avais décidé.

Ça reste un problème d’éducation : apprendre à ne pas tricher d’une part et comprendre en quoi ces produits nous détruisent d’autre part. Ce n’est pas facile aujourd’hui d’être éducateur sportif aujourd’hui face à des jeunes qui ont de réelle dispositions : s’ils continuent, ils ont des risques importants de devoir se doper…

Courses arrangées ou achetées : ça existe aussi. Et ça va se développer en même temps que les paris sportifs. A un moment tout cet argent mis en jeu fausse les choses, comme c’est déjà l cas dans le tiercé… En 2000, j’avais un saison moins fringante, puisque je ne me dopais plus. Il me fallait à tout prix un titre. C’est comme ça que j’ai « acheté » à Martinez le titre de champion de France de cross country. C’était pareil en VTT : les coureurs se réunissaient pour décider qui allait gagner…

Echanges informels entre passionnés en fin de soirée

2 Responses to Jérôme Chiotti : « dès qu’on gratte et que ça dérange, on a ensuite à en payer les conséquences »

  1. Farrebique dit :

    Un homme comme ça devrait être recruté comme conseiller par les Pouvoirs Publics. Ce sont les gens de terrain qui connaissent la réalité des choses. A eux, on ne la fait pas.

  2. Ratafia dit :

    Quand on apprend ce qui se passe dans le domaine du tennis et qu’on a assisté cinq jours avant à la conférence de Jérôme Chiotti, on mesure la pertinence des propos et analyses de cet homme !

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