Ce vendredi jusqu’à la cascade, le traditionnel défilé des saleurs de source

Le visiteur qui se rend pour la première fois à la mairie de Salles-la-Source ne manque pas d’être surpris, à peine passé le seuil, par l’objet étrange qui trône dans le hall d’entrée : une salière en bois monumentale. Elle se trouve dressée sur un socle, telle une œuvre d’art. Et mise à l’abri sous une cloche blindée de même dimension en plexiglas. Cette dernière disposition dit assez le caractère précieux de la pièce ainsi exposée.

À défaut de sculpture, il s’agit bien en effet d’un ustensile d’un intérêt historique et ethnographique majeur. Les habitants du lieu en tout cas y sont attachés comme à la prunelle de leurs yeux.

Pour peu que l’usager nouveau venu l’interroge sur cette insolite présence, l’une ou l’autre des charmantes secrétaires chargées de l’accueil à la mairie se fera un plaisir de satisfaire sa curiosité. En deux mots, elle l’affranchira sur le pittoresque usage qui continue à se perpétuer à Salles-la-Source autour de cette salière géante.

« Sale, sale la source ! »

L’origine de cette coutume se perd dans la nuit des temps. Selon Philippe Gruat[1], l’éminent archéologue aveyronnais, elle aurait même été instaurée par l’homme de la Préhistoire dont la présence est amplement attestée sur le territoire de la commune, en particulier sur le Causse Comtal. Il s’agirait d’une survivance d’une sorte de culte païen qui consistait, juste avant la survenue du printemps, à se rendre en cortège porter une offrande aux divinités de la cascade. Une offrande de sel, l’une des denrées les plus appréciables dans nos contrées dès les temps les plus anciens. On allait, selon les termes mêmes qu’on retrouve dans plusieurs écrits des archives les plus anciennes, « saler la source ». On dispose dès le haut Moyen Âge de récits du véritable concours populaire auquel cette cérémonie donnait lieu. Seigneur et échevins en tête, les habitants du pays se rendait en long défilé jusqu’en bordure de la falaise d’où se précipite la cascade. La salière géante figurait en tête, portée par quatre costauds choisis par les citoyens les plus méritants de l’endroit. Un chant dont le refrain nous est parvenu était repris en chœur par la foule en liesse : « Sale, sale la source ! » Ce serait-là toute l’explication toponymique du village. De là viendrait son nom de « Salles-la-Source[2] » . La curieuse graphie de « Salles », avec deux « l » et un « s » final, serait due à un fonctionnaire manifestement fâché avec l’orthographe et partisan de la règle, toujours en usage dans l’Administration, « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? ».

Parvenus au bord de l’exutoire de la fameuse Grande Cascade, les porteurs vidaient la salière dans l’eau. Suivaient des chants et des danses qui se prolongeaient jusqu’au soir.

Ce rite dit des « saleurs de cascade » s’est donc maintenu jusqu’à ce jour. Cette année, en ce tout début d’avril, le maire, le conseil municipal et l’ensemble de la population de Salles-la-Source ne failliront pas à la coutume ancestrale. Ce vendredi, à partir de 10h, le traditionnel cortège précédé de la monumentale salière s’ ébranlera de la place centrale du village pour aller jusqu’à la cascade, verser le tribut du sel.

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La grande foule, chaque année, pour porter la salière géante jusqu’à la cascade…

Un sucrier géant

Selon certaines rumeurs que nous n’avons pas pu nous faire confirmer, un autre accessoire pourrait faire son apparition cette année en tête du cortège, aux côtés de la fameuse salière : un sucrier géant. Cet objet aurait été imaginé par des opposants à la Société Hydroélectrique de la Vallée de Salles-la-Source. Ils entendraient protester ainsi contre le pillage du site par cette entreprise accusée de détourner illégalement l’eau de la cascade sur sa microcentrale implantée au bas du village. Une chanson de circonstance aurait même été composée, avec comme refrain :

« Sucre, sucre-toi avec la source ! »

Après le sel, du sucre – « le sucre de la colère ! », selon l’un des initiateurs de ce projet protestataire – serait versé dans l’eau. Mais que les défenseurs de la faune aquatique se rassurent : comme pour le sel, quelques pincées seulement afin de ne pas compromettre la vie des poissons de la rivière, en aval.

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[1] Cf. « La cascade, le sel et l’homme du Paléolithique », in Revue du Rouergue, octobre 2005.

[2] Selon les recherches les plus récentes, le toponyme de Salles-la-Source aurait précédé celui de Salles-Comtaux qui lui fut substitué sous le règne de Cornelach 1er et qu’il devait retrouver définitivement sous la Révolution.

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Surprise en train de répéter avec une salière factice (la vraie, trop précieuse, ne servira qu’au jour « j »), l’équipe des porteurs de cette année… maire en tête.

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8 Responses to Ce vendredi jusqu’à la cascade, le traditionnel défilé des saleurs de source

  1. Ludovic D dit :

    Le poisson en salaison en quelque sorte non ?

  2. Une très belle histoire qui ne manque pas de sel et qui s’est terminée en queue de poisson quand j’ai lu qu’un rassemblement était prévu ce jour à 10 heures à la Cascade et que je ne pourrais pas m’y rendre vu l’heure tardive où j’ai lu ces lignes. Excellent montage et magnifiquement pensé et présenté. Félicitations. La « Sirène du Village » sera toujours la plus belle dans les entrailles et dans le coeur de ce village d’une extraordinaire beauté, fleuron du patrimoine aveyronnais que j’ai gravé sur le parchemin. Poétiquement vôtre.

  3. Tustabouisses dit :

    Et le poivre dans tout ça ? Il est vrai que cette histoire de pillage de cascade est par elle-même suffisamment épicée pour n’avoir pas besoin d’autre condiment.
    Avec vous. Continuez le combat. Et gardez votre humour qui est encore la meilleure arme.

  4. Laurens vidal francoise dit :

    Tres belle histoire qui ne manque pas de sel et très beau combat de tout un village pour sa cascade. Chapeau bas!

  5. Gilbert dit :

    Soyez tres modestes avec le sucre car sa production est déficitaire et les industriels tirent la sonnette d’alarme!….,alors, revenez à la tradition millénaire : le sel!!!……,et bonne pêche !

  6. Nadine dit :

    Ne dit-on pas qu’un cuisinier qui sale trop ses plats est amoureux ? les habitants de Salles-la-Source sont alors et de manière immémoriale amoureux de LEUR cascade ! Courage ! La corruption ne doit pas avoir le dernier mot !

  7. Gabriel dit :

    Ah ! quel dommage qu’il n’y ait qu’un seul 1er avril par an !!

  8. Sophie F dit :

    Merci pour ce moment récréatif !!!

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