Assassinat d’un juge ou d’une cascade : pour Elisabeth Borrel, toujours les mêmes méthodes de l’Etat

« Les techniques et moyens développés dans cette affaire (comme d’ailleurs dans votre affaire de Salles-la-Source) sont typiques de ceux que l’État développe lorsqu’il ne veut pas qu’une affaire aboutisse… »

Élisabeth Borrel était ce 8 novembre à Salles-la-Source pour évoquer l’affaire de l’assassinat de son mari, Bernard Borrel, coopérant à Djibouti, le 18 octobre 1985. Le jeune juge, brillant et intègre, avait été envoyé comme coopérant et avait été amené à mettre son nez dans des affaires de corruption… 

Cette mort brutale a été très longtemps maquillée en suicide par les autorités tant françaises que djiboutiennes. L’enquête cafouille depuis lors. L’histoire a donné lieu -et donne lieu encore aujourd’hui- à des très nombreux dysfonctionnements tant de l’État que de la Justice française, sur fond de corruption à Djibouti et « d’amitié » entre les deux pays. 

La présence d’une base militaire française dans ce pays, semble la justification pour l’État français du fait qu’il ferme les yeux, au nom de la « raison d’État », sur les agissements indignes du gouvernement de notre ancienne colonie. 

Élisabeth Borrel a également pu également, à cette occasion, échanger avec les responsables de l’association « Ranimons la cascade ! » sur le comportement de l’État dans cette affaire.

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Un public captivé et ému 

La veuve du juge Borrel a été saluée, en introduction de soirée, comme « une mère courage », par Yves Garric qui a rappelé ce qu’elle et ses enfants ont vécu d’inhumain dans cette histoire. Il a souligné sa persévérance pour tenir tête, pendant 18 ans, aux plus hautes autorités françaises, avec la seule arme du droit et de l’opinion publique. Il a également décrit avec humour la manière rocambolesque dont les autorités de la France ont cautionné pendant plus de dix ans la thèse d’un suicide, alors que tout dans le dossier aurait dû immédiatement faire penser à un assassinat.

De son côté Bernard Gauvain, président de l’association, a rappelé la longue liste des irrégularités et dysfonctionnements de l’État, depuis trois ans et demi, dans l’affaire de l’usine hydroélectrique de Salles-la Source, mis au grand jour par l’association « Ranimons la cascade ! » et les mille-et-un moyens mis en place par de hauts fonctionnaires pour retarder la découverte de la vérité sur ce dossier.

Devant un auditoire de soixante-dix personnes, Élisabeth Borrel a captivé et ému son public en racontant son combat au jour le jour pour faire la vérité sur cet assassinat.

Elle a aussi redonné courage aux représentants de « Ranimons la cascade ! » en les invitant à persévérer dans leur combat contre la raison d’État car, a-t-elle souligné,  « La démocratie est plus un idéal qu’une réalité. Le combat pour la démocratie se joue dans tous les petits combats de la vie quotidienne ».

Ce compte rendu ne reprend que quelques points clés de cette affaire. Pour en connaître le détail, on renverra le lecteur à l’ouvrage d’Élisabeth Borrel et Bernard Nicolas « Un juge assassiné » et au site de son comité de soutien

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Des pressions insupportables, des événements inexplicables 

– Curieusement, dès que la mort de mon mari m’a été annoncée, on est venu me dire de chercher dans les affaires de mon mari un document qui compromettrait les autorités djiboutiennes que je ne trouverai d’ailleurs jamais, on m’a demandé de chercher de l’argent liquide dans sa sacoche puis on m’a recommandé de ne pas parler de tout cela… On m’a ainsi mis dès le début, dans un position inconfortable et en porte-à-faux.

– On a aussi dit à ma famille de ne pas venir et que j’allais rentrer en France prochainement et de la sorte, de la sorte on a cherché à m’isoler.

– Un psychologue est venu me dire que je devais respecter la volonté de mon mari exprimée par ce suicide (!)

– L’ambassadeur de France m’a suggéré de ne pas chercher « sinon je serais déçue de mon mari ». De là, ont débuté des insinuations sur une prétendue pédophilie. Plus tard on trouvera même quelqu’un pour écrire un livre sur ce sujet que j’ai dû faire condamner pour diffamation.

– Bien que mon mari soit « mort accidentellement dans des conditions non élucidées », on a autorisé son enterrement sans faire d’autopsie.

– Plus tard, le médecin légiste, madame Lecomte, directrice de l’Institut Médico Légal de  Paris (et donc rompue à l’expertise) a confirmé la thèse du suicide en s’appuyant sur des radios qu’elle n’avait jamais vues et qui avaient disparu… Ces radios prouvaient pourtant une rupture du cubitus et une énorme trou dans le crâne de mon mari, élément indiquant une mort par contusion qui a eu lieu avant que le corps ne soit brûlé…

– Malgré le « corporatisme de la magistrature », j’ai eu très peu de soutien et ai tout de suite été taxée de folie par le Procureur de la République. Aujourd’hui, on me respecte mais ,du fait de mon combat qui m’a amené à dénoncer les comportements de hautes personnalités, je suis un peu « le vilain petit canard » de la magistrature…

– Après l’ouverture d’une information judiciaire à Toulouse pour « recherche des causes de la mort » en décembre 1995, la juge d’instruction, Myriam Viargues, va mettre trois mois à demander une autopsie alors que c’est un acte urgent car la destruction du corps peut très rapidement détruire de précieux éléments de preuve.

– L’experte mandatée, Madame Allengrin, mettra un an pour rendre son rapport et ne citera pas la blessure au crâne ni la fracture du bras !

– En 1997, lorsque Toulouse est dessaisie  du dossier et que celui-ci est confié à la juge d’instruction parisienne Marie-Paule Morrachini, réputée très compétente. Elle fera en sorte que les parties civiles ne participent pas à la reconstitution du décès à Djibouti en 1999. De retour elle dit avoir eu une « révélation » sur l’évidence d’un suicide. Plus tard, elle incitera le principal témoin à ne pas parler… et essayera de le discréditer.

Plus tard Jacques Chirac conseillera à ses amis djiboutiens de saisir la Cour internationale de la Haye afin d’obliger la France à envoyer une copie du dossier à Djibouti (afin que le dossier soit jugé là-bas puis définitivement clôturé). On le sait grâce à deux juges courageuses qui ont été perquisitionner à l’Élysée.

– Michel de Bonnecorse, chef de la cellule « Afrique » à l’Élysée, de 2002 à 2007,  lui refuse la protection statutaire qu’elle demande. L’État français sera condamné pour cela en 2009.

– Tout au long de ces années, Élisabeth Borrel a été victime de colis suspects, dégradations de véhicules, écoutes téléphoniques, lettres anonymes et autres procédés d’intimidation et menaces…

– Malgré les incohérences et les démentis, les faux bruits vont continuer à courir longtemps, ainsi de la thèse du suicide ou de celle de la prétendue pédophilie de Bernard Borrel pourtant condamnée pour diffamation.

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L’affaire aujourd’hui : un témoin courageux menacé 

– On en est aujourd’hui, dix-huit ans après, au septième ou huitième juge d’instruction… L’affaire a donné lieu à nombre de recours en justice. La thèse du suicide a enfin définitivement été annulée depuis 2007. Il reste à élucider qui a tué Bernard Borrel et pour quel mobile. Sur ce point, l’enquête piétine…

– Un précieux témoin de nationalité belge et yéménite, Mohamed Saleh Alhoumekani, ancien chef de la sécurité à Djibouti a témoigné devant la presse à visage découvert et révélé les propos qu’il a entendus de la part de plusieurs hauts responsables du régime djiboutien, en présence de deux terroristes mystérieusement sortis de prison : « On a réglé son compte au juge fouineur ». Ce témoignage met en cause auprès des autorités judiciaires françaises, l’actuel président djiboutien,Ismaël Omar Guelleh, dont la corruption est largement reconnue, et son entourage… L’enquête a ainsi été relancée.

– Emprisonné en août 2013, à la demande de Djibouti, lors d’un voyage au Yémen, celui-ci a finalement été libéré le 8 octobre 2013 où il a essuyé des coups de feu et où sa sécurité n’est pas assurée. Actuellement le Yémen l’empêche de revenir en Belgique. Il pourrait à tout moment être extradé à Djibouti où il risque d’être tué…

– On le presse de revenir sur ses déclarations mais c’est un piège : s’il revient sur sa déposition, on le condamnera pour faux témoignage et s’il tient bon, on le condamnera pour celui-ci ; dans les deux cas, il risque l’exécution et la Justice est très rapide à Djibouti…

– Il y a beaucoup de morts à Djibouti dont on ne parle jamais. Les habitants sont contents car sans le vouloir, je suis un peu leur porte-parole. Mon livre est interdit là-bas.

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Mohamed Saleh Alhoumekani

Ce que cette affaire nous apprend 

– Les techniques et moyens développés dans cette affaire (comme d’ailleurs dans l’affaire de Salles-la-Source) sont typiques de ceux que l’État développe lorsqu’il ne veut pas qu’une affaire aboutisse.

– 99 % des dossiers que traitent les juges concernent des « petits » et là on est libre de faire (à peu près) ce qu’on veut. Mais 1 % concernent des puissants ou des personnes protégées, par exemple pour des services qu’ils rendent ou ont rendu à l’État, et tout est fait pour que ces dossiers n’aboutissent pas… Les magistrats sont d’abord faits pour arrêter les réseaux, pas les petits !

– Il faut savoir que les réseaux qui les protègent sont trans droite/gauche.

– On ne peut pas sacrifier des gens au nom de la  raison d’État.

– Quand un État (par la voix se son Président ou d’un Ministre) dit : « C’est sûr, on va savoir, toute la lumière sera faite », on est  sûr que le dossier n’aboutira pas… (Cf les journalistes de RFI récemment assassinés).

– L’indépendance de la Justice est une marque de la démocratie. Mais pour cela, il lui faudrait des moyens. Il faudrait aussi que la carrière des magistrats ne soit pas faite sous l’autorité du Président de la  République !

– Les moyens des États sont colossaux mais ils sont utilisés contre les citoyens !

– La démocratie est un rêve, un idéal, mais pas la réalité. Elle est sans cesse à parfaire. Elle se crée tous les jours. Cela dépend de nous de la faire exister. Pour cette raison, il n’y a pas de petites affaires et des combats comme le vôtre sont indispensables. De telles luttes montreront à l’État qu’il y a des choses qu’on ne fait pas.

– Les médias sont très importants. Ils sont le seul dernier pouvoir pour les citoyens. Quand ils le veulent, les journalistes ont un pouvoir formidable.

– Il faudrait qu’il y ait une juridiction extérieure à notre pays qui protège les citoyens contre les États.

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Pourquoi ce silence ?

– Un des auteurs de ce meurtre est vraisemblablement l’auteur de l’attentat du « Café de Paris » en 1990 (contre des militaires français à Djibouti, attentat sur lequel Bernard Borrel avait enquêté). Bernard Borrel en savait sans doute trop sur ce sujet. Des prélèvements d’ADN permettraient aujourd’hui de le vérifier mais le gouvernement de Djibouti s’y oppose…

– Il est à noter que, en France, le secret-défense concernant Djibouti à la période 1994-1998 n’est toujours pas levé en 2013.

– On est devant la défense d’intérêts français liés à la base militaire de française à Djibouti pour laquelle on est prêt à se coucher devant un régime corrompu pour ne pas l’indisposer. Mais on est aussi devant des réseaux mafieux…

– Une autre hypothèse assez vraisemblable est celle d’un trafic d’uranium enrichi sur lequel Bernard Borrel aurait enquêté.

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Base militaire française à Djibouti

Comment a-t-elle persévéré si longtemps ? 

– C’est un combat pour la vérité : je le mène pour savoir pour quelles raisons on a tué mon mari ainsi que pour mes enfants qui en ont été terriblement affectés. On leur a volé leur enfance.

– Ceux qui ont tué mon mari ont aussi commis d’autres attentats. Si on ne les arrête pas, ils continueront à assassiner.

– Je ne suis pas là pour me venger mais pour savoir, et que mes enfants sachent, pourquoi et comment mon mari a été tué.

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La Dépêche du Midi – 9 novembre 2013 :

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Midi-Libre – 9 novembre 2013 :

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Centre-presse – 16 novembre 2013 :

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One Response to Assassinat d’un juge ou d’une cascade : pour Elisabeth Borrel, toujours les mêmes méthodes de l’Etat

  1. Un Djiboutien dit :

    Ce qui est curieux, si j’étais un juge (normalement les juges chez nous à djibouti disposent une arme), je n’aurai qu’à me servir de mon arme au lieu de me bruler, ce serait plus rapide comme mort. Autre hypothèse qui discrédite est que les européens ont que leur culture ne donne pas à un suicide par immolation mais plutot à une arme, noyade, des trucs qui les rapprochent à eux. Alors dès le début de cette affaire, j’ai toujours soutenu Mme Borel pour son combat contre cette dictature et assassin non-élu IOG. Je t’apporte tout mon soutien et le peuple djiboutien est derrière toi. Cet assassin a toujours profité de notre ignorance pour tuer beaucoup de gens comme le colonel Omar Barreh, le Colonel Hoch, l’opposant Mohamed Djama Elabé, et récemment le colonel Abdi Bogoreh et plein d’autres…Un temps on disait que c’était le destin mais on a compris mainteant…Il doit payer cher pour tous ces crimes.. IOG est un homme odieux, un criminel, un diable, un fauve sans coeur…

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